être auteur n'est pas une sinécure

20/06/2019

Bibliothécaire depuis près de trente ans, et auteure publiée depuis deux ans, Sheila Lileu participe doublement à la chaîne du livre.

Après avoir cherché désespérément un éditeur pour la publication de son premier roman, et face à l'indifférence des éditeurs qui ont reçu son manuscrit, elle décide d'essayer l'édition à compte d'auteur - mais sans débourser un kopeck - pour les quatre tomes des Aventures de Max Morlan.

Présente pour la première fois dans un salon du livre en 2018 (Lire en Tursan à Geaune, Landes), elle a fait la connaissance de nombreux auteurs.

Cet article est une sorte de compte-rendu à chaud de la situation de ces acteurs de la chaîne du livre, sans qui éditeurs, diffuseurs et libraires n'existeraient pas.

Si aujourd'hui, être auteur n'est pas une sinécure, alors c'est quoi ?

Par Sheila Lileu

Être auteur est un état.

L'auteur écrit pour être lu, il souhaite communiquer avec son lecteur, que ce soit pour lui donner un aperçu de son existence passée, pour lui transmettre ses pensées, pour l'informer, pour le bousculer, pour le faire rêver ou pour le faire rire.

Il s'engage par écrit - les écrits restent, les paroles s'envolent - pour faire changer le monde, ou plutôt pour faire changer la perception du monde que les lecteurs entrevoient par le petit bout de la lorgnette médiatique.

Être auteur c'est proposer au lecteur de vivre par procuration et sans risque, une tranche de vie différente de la sienne, c'est interpeller le lecteur et bousculer ses perspectives. Le lecteur en sortira heureux, son existence finalement est plus enviable que celle du personnage du roman.

Être auteur est une vocation.

C'est être le porte-parole de minorités opprimées, c'est être un lanceur d'alerte qui active le signal d'alarme.

Être auteur, c'est avoir le courage et la ténacité de passer de longues heures à peaufiner un texte, pour l'offrir - contre rémunération cependant - au lecteur potentiel sollicité de toutes parts.

Que recherche le lecteur ? Lecteur voyeur, lecteur complice, lecteur consommateur, lecteur rêveur, lecteur informé, lecteur charmé : faut-il répondre à sa demande ou lui offrir autre chose ? Mais qui sont les lecteurs ? Où en est-on avec la lecture aujourd'hui ?

Les prêts de livres en médiathèques stagnent, alors qu'ils sont pour la grande majorité, gratuits. Les libraires sont dépassés par les deux rentrées littéraires annuelles et les centaines de titres à soutenir. Quid des lecteurs, perdus parmi toutes ces sollicitations ?

Les pratiques culturelles évoluent, consommation zapping oblige. Faut-il rester auteur devant une déshérence de la lecture ? Faut-il consentir à exploiter un filon porteur quand la demande est présente ?

Écrire pour bien en vivre ou écrire pour s'exprimer et s'engager ? Exploiter l'actualité ou exploiter le rêve ?

Poésie et théâtre seraient-ils voués à disparaître de la chaîne du livre par manque de lecteurs ?

Être auteur, c'est être libre.

Libre de penser, d'inventer et de l'écrire, être ici et ailleurs, à la fois maintenant et hier - ou demain -, créer un monde, frôler la divinité en quelque sorte, en devenant créateur d'un monde !

Être auteur est un métier complexe.

Celui d'un travailleur dont le travail horaire est sous-évalué. Tel auteur fera de longues recherches poussées pour donner à son récit une véracité sans pareille, tel autre aura passé des heures angoissantes devant sa page aussi blanche que ses nuits, et des journées noires à trouver un éditeur qui lui donnera - peut-être - sa chance contre une obole - ses droits d'auteur.

Tel éditeur (déguisé) lui demandera de financer son livre, d'investir dans sa promotion, comme à un serf qui jadis exploitait un arpent de terre et donnait ses récoltes au seigneur ; peut-on parler alors d'éditeur ?

Être auteur est un métier complexe, il ne suffit pas de savoir écrire il faut savoir vendre, se vendre et la concurrence est rude dans un pays où la liberté d'expression existe toujours. Salons, dédicaces pour rencontrer le public, contacts pour obtenir un article, pour se distinguer dans la masse des auteurs : c'est un véritable parcours du combattant, coûteux en temps et en argent, pour des droits d'auteurs de l'ordre de 10 %, dans le meilleur des cas.

Alors être auteur, c'est tenter l'autoédition, en prenant des risques non assumés par les éditeurs traditionnels qui recherchent une valeur sûre, donc rentable. Soutenus par des subventions qui leur permettent encore d'exister, les éditeurs semblent posséder plus de droits que de devoirs. Alors...

Être auteur c'est devenir auto-entrepreneur, créer sa maison d'édition, apprendre un nouveau métier et prendre tous les risques financiers pour mettre au monde son texte. C'est être à la fois éditeur et diffuseur, webmaster, bon communiquant pour s'adresser aux médias, bon commerçant dans les salons.

Seule une minorité d'auteurs vivent de leur plume, et font vivre les éditeurs et les libraires.

Être auteur n'est pas une sinécure, c'est une croisade.

Être auteur c'est être polyvalent et multi-casquette, un super-héros sous-payé et un travailleur acharné.

Verra-t-on la fin des éditeurs et des libraires en tant que tels, ceux-ci fermant la porte aux auteurs méconnus mais fermement décidés à être édités ?

L'édition numérique fait dire à certains acteurs de la chaîne du livre - exceptés les auteurs ! - qu'un « fichier de données informatiques téléchargées ne sera jamais un livre » : alors soutenons l'édition papier tant que les nouveaux usages de l'édition numérique ne sont pas encore en place !